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« Mr Gwyn » d’Alessandro Baricco

Une morte qui parle, des ampoules comme magiques, des concertos pour clarinettes, ventilateurs et tuyaux hydrauliques. Tout est normal. Tu es chez Alessandro Baricco, un conteur des temps modernes à l’univers farfelu, poétique et délicat.

Son dernier né, sorti en avril 2014, nous raconte l’histoire d’un écrivain, « Mr Gwyn ».

Jasper Gwyn est un romancier anglais à succès, qui un jour se dit : stop. J’arrête tout.

Une sorte de coup de tête.

Plus envie.

Il clame au monde sa décision en écrivant  dans le quotidien « The Guardian » un article qui consiste en une liste des 52 choses que l’auteur décide de ne plus faire. Parmi elles donc : écrire des livres.

Sauf que personne ne le croit.

Son agent et meilleur ami Tom le premier.

– Cet article? Une provocation, tout au plus. Un écrivain ne peut arrêter d’écrire, c’est contre nature !

– Voyons Jasper tu déconnes? Tu tiendras pas!

Sauf que Jasper, qui ne plaisantait pas, se met bien en quête d’un nouveau métier, loin des livres.

Pas facile, parce que l’écriture peut être aussi addictive que la meth, vois-tu. Mais il parvient tout de même à tenir loin de lui toute idée de roman.

Et puis la révélation lui vient un jour où la pluie le contraint à s’abriter dans une galerie d’art, habituellement le genre d’endroit qu’il évite. Les tableaux ne lui parlent pas.

Jusqu’à ce portrait : celui d’un vieil homme que le peintre semble avoir « reconduit chez lui ».

Eureka!

– Je vais reconduire les gens chez eux Tom!

– Quoiiiii?

Tout comme toi, Tom ne comprend pas. Ca veut dire quoi « reconduire les gens chez eux » bordel?

– Je vais être copiste : je vais faire le portrait des gens. Mais non pas en les peignant. En les écrivant.

Ecrire le portrait des gens? Oulalala, ça s’annonce chiant de descriptions interminaaaaables ça, te dis-tu!

Mais ce serait mésestimer le talent de notre écrivain, qui compte bien s’y prendre tout autrement. Des mots certes, mais point de qualificatifs dégoulinant sur la forme – généreuse – de tes oreilles et le – pointu – de ton nez.

Et l’expérience commence, sous l’attention plus que sceptique et désabusée de l’ami Tom.

Tout comme un peintre, il faudra à Jasper se trouver un atelier, mais surtout une ambiance.

Un agent immobilier s’appliquera à lui dégoter Le lieu aux caractéristiques les plus proches des clichés que tu pourrais avoir d’un atelier d’artiste .

Un vieil artisan loufoque, qui semble vivre dans un monde parallèle où les ampoules sont aussi vivantes que des créatures terrestres, se chargera quant à lui de la lumière.

Habiller l’endroit d’un fond sonore semble tout aussi nécessaire à Jasper que l’éclairage de la pièce. Il contactera un compositeur de sons les plus quotidiens, les moins musicaux te diras-tu, mais ne présage de rien, laisse-toi surprendre!

Et puis cette dame rencontrée une seule fois, fortuitement, avec qui une complicité immédiate s’est tissée, et qui lui parlera, depuis trépas, tout simplement.

Voilà l’univers dans lequel te plonge Baricco pour une aventure artistique inédite, un fantastique subtil mais néanmoins réellement barré qu’il te contera le plus normalement du monde.

Et si le côté « foufou-l’air-de rien » t’amuseras, « Mr Gwyn » n’en est pas moins un roman qui saura t’intriguer.

Jasper met en place, tel un scientifique, un processus très précis pour son expérience, et le rituel aura l’effet d’un sort qui s’accrochera aux personnages.

Tu verras que la minutie du copiste te donnera la cadence d’une lecture que tu voudras attentive, comme pour décoder toi aussi ce qui se dégagera de l’atelier et des corps nus.

Et là, la magie de l’écriture d’Alessandro Baricco te racontera des histoires dans des quasi silences, te posera un monde dans une pièce presque vide.

Môssieur Baricco, dit-on chez moi.

Ah ben tiens regarde, reste de la place dans ta valise. Voilà, pile poil! Bon voyage « Mr Gwyn »!

« Au revoir là-haut » de Pierre Lemaitre

En cette année d’anniversaire de la guerre 14-18, fais hommage à nos héros poilus des tranchées d’il y a 100 ans, et lis ce roman de Pierre Lemaitre,  rondement bien mené.

Dans les premières pages, tu vas te retrouver en plein champ de bataille, et tu tenteras d’échapper aux balles qui te siffleront au-dessus de la tête, avec à tes côtés, mort de frousse, Albert Maillard. Ca va durer 20 pages, et la dernière ligne t’annoncera la mort d’Albert.

Merde.

Car Albert, tu l’aimais déjà.

« oh ben nooooon, il peut pas mourir lààààà… » Voilà ce que j’ai grogné, dégoutée d’avoir perdu un ami si tôt.

20 pages.

Bon, en fait Albert, il n’est pas mort.

Je suis presque embêtée de te le dévoiler, parce que j’aurai voulu que tu vives toi aussi ce soulagement..

Oui oui, je t’entends alors crier « au spoil, au spoil, arrêtez-là ! », mais s’il te plait ne m’en veux pas, il te reste les 520 pages suivantes et évidement tout le coeur de l’histoire à dévorer avec tes ptits yeux.

Albert, donc, n’est pas mort, grâce à Edouard Péricourt, un autre soldat de son bataillon qui le ramène à la vie, non sans y laisser « quelques plumes ». Euphémisme bien sûr, car je te rappelle le contexte : ça pète de partout, les ennemis allemands (mais pas que,… tu verras…) menacent dangereusement.. Bref, la guerre. S’agira donc pas vraiment de plumes, tu te rendras compte de l’ampleur du désastre plus tard.

Ce sont ces deux jeunes amochés , Albert et Edouard, que nous suivront après l’armistice qui sonnera peu après la bataille, où chacun se résout finalement à dire adieu à sa vie, celle d’avant la guerre, pour en affronter une nouvelle, qui s’annonce des plus difficiles.

Et ils l’affronteront ensemble, liés, noués par l’horreur qu’ils ont vécu.

Leur quotidien n’est que faim, drogues, insalubrité, guenilles, galères, souffrances et traumatismes de guerre.

Car dès 1918, si les morts sont salués, les rescapés, eux, sont oubliés.

Mais plutôt que de combattre ce fait, Albert et Edouard vont chercher à en jouer pour retourner la situation en leur faveur.

Le risque sera grand,  le travail sera de maître.

« Au revoir là-haut » est un livre que tu veux lire d’un coup, qui te raconte des personnages poignants, que tu n’as plus envie de quitter.

Albert tu te moques de lui un peu parfois, parce qu’il est ballot, mais tu te moques affectueusement, car oui tu l’aimes, son dévouement est si touchant.

Edouard, quant à lui, par moment t’ y crois plus, t’as peur qu’il lâche la rampe. Il te fait froid dans le dos souvent. Mais ses ressources t’épateront.

Et puis il y a plein d’autres personnages dont le détestable cul serré lieutenant d’Aulnay-Pradelle responsable de tant de monstruosités …  Le pathétique mais non moins touchant M. Péricourt père, qui vit sa vie avec un train de retard.

« Au revoir là-haut », c’est 550 pages qui te sautent d’emblée à la tronche.

J’ai été très surprise d’entrer aussi rapidement dans le livre, notamment, comme je te le disais, en m’attachant si vite, dès les 20 premières pages,  à celui qui allait devenir l’un  des protagonistes de l’histoire.

Ca sentait très très vite le régal, et je dois bien dire que ce sentiment de début de lecture n’a fait que se confirmer au fil des pages!

Allez , à table les enfants! Le roman de Pierre Lemaitre vous est servi!

Ah et pis je t’ai même pas dit, mais c’est le dernier prix Goncourt, tu pourras même crâner aux diners de société !

 

Expo 58, de Jonathan Coe

« 58 », comme 1958.

« Expo » pour exposition universelle.

De la même année.

C’est ainsi que le décor est posé dans le titre de ce livre de Jonathan Coe.

Son histoire s’inscrit dans cet événement historique, rassemblant les pays qui se déchiraient une dizaine d’années auparavant dans la seconde guerre mondiale, et qui désormais reconstruisent leur relation autour de la coopération.

Optimisme et nouveau monde, on a à cette époque la bouche en coeur devant un avenir que l’on espère pacifiste. On a envie de mettre en avant toutes les belles inventions humaines, techniques, artistiques, économiques, scientifiques qui y concourront.

Demain sera beau. C’est ce que la Belgique te dit, le temps de cette exposition.

Tu vas découvrir cette ambiance de près grâce à M. Foley, un fonctionnaire anglais à qui l’on confie la supervision du pub britannique,  pensé spécialement pour l’événement , entre tradition et innovation anglaise, et qui se voudra le lieu de rencontre entre les nationalités.

Une mission de 6 mois qui l’enverra loin de sa femme et de son nouveau-né.

Si son cœur est au départ un peu culpabilisé par cette séparation, bien vite l’honneur et l’excitation de participer à cet événement d’envergure l’emporteront.

Sauf que l’histoire n’est pas que celle que l’on veut bien te laisser entendre, celle de la cordialité et de la collaboration pacifiste entre nations.

C’est qu’on se tire un peu la bourre entre pays sur les avancées technologiques et scientifiques, notamment autour des questions nucléaires.

La guerre froide souffle sa paranoïa dans les allées de l’expo 58.

Les espions s’invitent donc à la fête, et Foley se retrouvera surveillé, questionné, pris à parti dans un jeu qu’il ne maîtrise absolument pas.

Si les trahisons qui le préoccupent, lui, sont celles qui se jouent autour de sa vie de couple, une sorte de Dupont et Dupond le mettront en responsabilité de déjouer celles qui se trament entre américains et soviétiques.

Et c’est cette double intrigue dont il est question dans ce roman.

Alors c’est pas maaaaal, mais c’est pas fouuuuu non plus.

Y a un ptit humour à la british, des situations cocasses, mais, à mon goût, ça manque définitivement de tension.

Notre héros, M. Foley, est un peu à la masse, et le charisme n’est pas ce qui le définit. On lui accorde une séduction entre Gary Cooper et Dirk Bogarde, mais ça ne s’arrêtera qu’aux traits physiques. Dommage. Il était pas loin de ressembler à un personnage de Jonathan Tropper, mais son caractère manque de corps.

On l’aurait souhaité un peu plus dans l’initiative et la prise de risque, même maladroite et naïve pour rester évidemment dans l’idée du personnage tel qu’il est pensé.

Au final, on a un bouquin entre deux teintes, semi drôle, à peine politique, dont la lecture n’est pas désagréable parce que l’écriture y est très fluide, mais elle nous glisse justement un peu trop rapidement sous les yeux : j’aurai souhaité être davantage tenue en haleine, ou rire plus franchement.

Mais c’est pas une raison pour partir bouder non plus! Tu as là une bonne occasion de t’instruire sur ce qu’a été l’expo 58. File sur le site de l’INA, et apprend mon ptit :

http://www.ina.fr/video/AFE04002077

La culture, partout, à portée de tes ptits doigts.

« Just kids » de Patti Smith

Patti Smith était « une enfant rêveuse, quelque peu somnambule ». Elle « dessinait, dansait et écrivait des poèmes ».

– « Je n’étais pas douée mais j’avais de l’imagination ».

Son plus cher désir était « d’entrer dans la fraternité des artistes : la faim, leur façon de s’habiller, leurs rituels et leurs prières ». Elle rêvait de « rencontrer un artiste pour l’aimer, le soutenir et travailler à ses cotés ».

Ses songeries de fillette prendront vie, et au-delà de ce qu’elle avait pu imaginer.

A 20 ans, Patti décide de quitter Philadephie pour New York. Un coup du sort le lui permet : un sac oublié trouvé dans une cabine téléphonique, riche du prix du billet vers New York City.

Tout juste arrivée, un autre coup du sort lui fera rencontrer Robert Mapplethorpe, qu’elle recroisera quelques jours plus tard : ils ne se quitteront plus, et se lieront d’un vœu :

« Nous nous étions promis de ne plus jamais nous quitter tant que nous ne serions pas tous les deux certains d’être capables de voler de nos propres ailes. Et ce serment, à travers tout ce qu’il nous restait encore à traverser, nous l’avons respecté. »

Ils seront l’un pour l’autre leur muse respective, et tout entier dévoués à un seul objectif : créer.

Etre artiste est au-delà de toutes disciplines : peinture, écriture, dessin, poésie, photographie, collage,… peu importe ; la sujet ne se pose pas en ces termes. Ils veulent être artistes. Pas chanteur, pianiste, photographe, guitariste. Non. Artiste.

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Parce qu’être artiste se détermine avant tout dans son rapport au monde : en l’occurrence, « voir ce que les autres ne peuvent voir », et insuffler la magie dans ses créations, quelles qu’elles soient.

« On dit que les enfants ne font pas la distinction entre les objets vivants et inanimés ; je crois au contraire que si. Un enfant fait dont à sa poupée ou à son soldat de plomb d’un souffle de vie magique. L’artiste anime ses œuvres de la même façon que l’enfant anime ses jouets ».

Patti Smith et Robert Mapllethopre vont vivre leur art, vont être leur art.

Dans la faim, la pauvreté, leurs petits boulots, leurs plans démerdes, leurs larcins, leurs galères.

Leur amour.

Dans leurs rencontres au cœur du « triangle des bermudes new-yorkais » que constituaient le Brownie’s, le Max’s Kansas City et la Factory, ainsi qu’au Chelsea Hôtel, repaires des artistes.

Andy Wharol, Allen Ginsberg, Jim Morrison, Janis Joplin, Jimi Hendrix, Judy Linn, Janet Hamill, Sam Wagstaff, Lenny Kaye, Todd Rundgren, Bebe Buell, Danny Fields, Brian Jones, Sandy Daley, Grace Slick , Johnattn Richman, Gregory Corso, Wiliam Burroughs, Lou Reed, Richard Lloyd, Tom Verlaine, Lisa Rinzler, Fred Sonic Smith…

Tu les rencontreras tous et d’autres encore, et il te sera ainsi raconté une époque, grouillant d’artistes qui se brûlaient parfois bien vite les ailes.

« Abattues, la gloire tant désirée à portée de main, des étoiles éteintes tombaient du ciel ».

Patti Smith t’immergera dans les années 60-70, par un récit très détaillé. Je me suis d’ailleurs assez amusée de toutes les précisions vestimentaires qui y sont relevées !

« Just Kids » est fascinant de sa culture beatnik, ses audaces artistiques, ses excès, son déterminisme, ses quêtes, ses errances, ses faits du hasard, ses gens excentriques qui sont là, tout proche, dans ta rue, cherchant à bouger ou exprimer leur monde, …

Il est aussi fascinant bien sûr dans ce qui est le cœur du livre : la relation entre Patti et Robert.

Juste pour eux, on veut bien croire aux légendes des âmes sœurs.

Mais si j’ai fait trois bouchées du bouquin, et j’ai eu encore faim. Quelques jours après avoir refermé Just Kids, je suis fortuitement et heureusement tombée sur un recueil de photo de Judy Linn qui nous montre à voir la chambre du Chelsea et les appartements quelques peu bordeliques des deux amants. J’étais très curieuse de ces photos. Leur univers m’intrigue tant.

C’est que je ne sais pas ce qui m’aimante ainsi, mais vois-tu, je suis totalement envoutée par Patti Smith. Elle porte un monde si manifestement que je trouve cela troublant.

J’ai eu deux fois l’occasion de la voir.

Une 1re en 2011 lors d’un concert en hommage à Allen Ginsberg où elle était entre autres accompagnée par Philipp Glass au piano pour chanter et clamer les poèmes de leur ami. Il y avait cette énergie collective qui transcendait le public, c’était si magique.

Une seconde, par hasard, de manière totalement incongrue, dans un jardin de Venise, où elle psalmaudiait en toute intimité aux côtés d’un poète nordique. Ouep. C’était assez fou ! (j’aime à croire que j’ai aussi mes ptits moments de hasard à moi !)

Je me ferai sous peu une joie d’aller visiter l’œuvre de Mapplethorpe au Grand Palais.

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Sont beaux les ptits hein?

 

« Les douze tribus d’Hattie »

Je viens tout juste de refermer ce joli roman de Ayana Mathis. C’est son 1er .   

Il est sorti en France en janvier 2014, et est traduit en 16 langues.

Et bien dis donc, Ayana, il semblerait que le monde  littéraire t’attendait !

Michel, le libraire de ma rue (♥️) ( la Plume Vagabonde ♥️) dit qu’ « elle écrit comme Billie Holiday chante ».

Ouha. La comparaison n’est pas mince et elle m’intimide un peu !

Il poursuit : « le 1er chapitre est plutôt déchirant mais l’ensemble du livre n’est pas triste… c’est émouvant, mais pas triste… »

Je pense : « Michel tu me fais peur. Je prends ce livre parce que globalement je suis tes coups de cœur les yeux fermés, mais je ne sais pas si je suis prête, là, à lire un livre au début déchirant sur fond de Billie Holiday. C’est que la mélancolie, sous ses airs langoureux, ça peut frapper fort quand même ».

Je repars avec « Les douze tribus d’Hattie », délicatement contre moi, comme une petite bombe que je ne voudrais pas faire tomber.

Je ne suis pas prête, je te dis.

Je le pose, toujours délicatement, sur une étagère de ma bibliothèque.

Je fais ma vie.

Sans le livre.

Un puis un soir, je me lance.

Je fais la connaissance d’Hattie, une toute jeune femme de 17 ans, maman de jumeaux, une fille, un garçon, Philadelphia et Jubilee, 7 mois. Nous sommes en 1925.

J’apprends que deux ans plus tôt, avec sa mère et l’une de ses sœurs, elles a fuit  la Georgie profondément raciste et violente, pour se réfugier à Philadelphie, où elle découvre la possible coexistence des noirs et des blancs, sans sang, crachats, insultes, coups de poings…

Elle  dit que les prénoms de ses jumeaux clament cet espoir et cette promesse de jours meilleurs.

Des enfants, elle en aura 9 autres, et une petite-fille complétera la lignée familiale : 12 tribus donc, qui nous seront racontées, une à une, enfant par enfant, chapitre par chapitre, de 1925 à 1980.

On découvrira Hattie, lentement, au travers la vie de chacun, et au fil de l’histoire américaine.

Et si Michel nous a dit que ce n’était pas triste, et bien ça n’est pas cadeau non plus : homosexualité refoulée, abandon d’enfant, alcoolisme, adultère, pédophilie, maladie, schizophrénie…Tu vas en avoir pour ton compte, mon ptit cœur !

Et puis on rencontrera August aussi, bien sûr, le mari d’Hattie, qui fait comme il peut, mais maladroitement, hélas. Parfois (souvent ?) totalement à côté.

Michel disait qu’Ayana Mathis, avec qui il a discuté lors de la présentation du livre par les éditions Gallmeister, n’avait effectivement pas voulu faire un livre triste. Je reviens beaucoup sur ce point là, car j’ai eu un peu de mal à comprendre comment on peut vouloir raconter tant de souffrances sans se dire que l’on va susciter la tristesse…  Mais j’entends la force et les combats qui s’y expriment. Et la détermination qui les transcende.

C’est incontestablement lourd et émouvant, mais il est vrai que l’écriture d’Ayana Mathis ne verse jamais dans le sentimentalisme. Son personnage Hattie ne le lui permet pas.

Et c’est certainement en cela que « les douze tribus d’hattie » n’est pas un roman triste.

Mais tu vas morfler quand-même…

Vous permettez que je prenne la parole ?

Je vais faire un petit billet civisme aujourd’hui.

– « Ah tiens ? »

– « Les élections municipales c’est fini oh ».

Oui, soit, mais les européennes arrivent en mai, les régionales l’année prochaine, et puis la citoyenneté, de toutes façons, ce n’est pas seulement quand tu votes.

France Inter (ce blog n’est pas sponsorisé par France Inter) (mais France Inter si tu es intéressé par me sponsoriser, n’hésite pas, je veux bien parler de toi pour pas -trop- cher) repassait le 25 mars une interview de 1998 de Cornelius Castoriadis sur ces sujets.

On y rappelle la définition du citoyen selon Artistote comme quelqu’un qui est capable de gouverner et d’être gouverné.

Mais l’époque d’Aristote est celle où en Grèce la démocratie incluait le tirage au sort de certaines magistratures. Ce n’est pas le cas de notre démocratie où nous votons pour ceux qui nous semblent le plus à même de gouverner. On confie la gestion de notre société aux personnes que l’on pense expertes en la matière (le paradoxe étant qu’elles-mêmes ont leur propres experts proches de leurs sensibilités dans différents domaines politiques, donc au final faire de la politique ne nécessite pas d’être expert soi-même.. la compétence se situe ailleurs, dans celle du décryptage, de la critique, des mises en lien…. ).

Si du temps d’Artistote on apprenait à gouverner en gouvernant, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Où, quand, comment l’apprend on ?

Et puis en a t-on envie ?

Cornelius Castoriadis parle de résignation, d’épuisement idéologique qui aboutissent à un certain lâcher-prise des citoyens. Une mise à distance que je constate en effet chez certains de mes amis, et les plus jeunes.

Du « ah non moi la politique c’est pas mon affaire, si on me dit qu’il faut aller par là, j’y vais.. » (rapport que la politique = expert et que donc ce n’est pas de mon ressort) au « ben c’est difficile pour tout le monde », et qui donc n’essaie pas de changer sa propre situation. Or, si tu ne commences pas par toi-même, ça va être compliqué de changer ce qui se passe autour de toi.

Faire de la politique ne relève pas de la seule sphère réservée aux élites dirigeantes. Sors la politique de son sanctuaire nommé « pouvoir » qui flotte au-dessus de ta tête.

Si tu regardes l’étymologie du mot, « politique », signifie l’organisation de la vie de la cité . C’est ce qui a trait au collectif. Il y a le collectif Europe, le collectif France, mais le collectif de ton quartier aussi.

En gros, si la politique ne te concerne pas, c’est que la vie en société ne t’intéresse pas.

Ah.

Qu’est ce qu’on fait ? On s’enferme dans nos grottes, et on se regarde le nombril pendant nos 100 ans de vie (oui, j’ai une espérance de vie ambitieuse) ?

Pffff, c’est que moi enfermée toute seule avec moi-même, je ne dis pas qu’à un moment je ne vais pas m’ennuyer, manquer d’air, …

Et toi ?

L’organisation de notre société, autrement dit de ta vie dans le collectif, ça ne t’intéresse pas ? T’es sûr ?

Bon, voilà, j’essaie d’éveiller ton sens civique..

Ca marche ou pas ?? Dis-moi…

Si ça marche, il va maintenant falloir que ton sens civique aille titiller ton sens critique. Les deux vont de paire, car il ne s’agit pas de croire tout ce que l’on voudra bien te raconter ; sinon, ça sert à rien (j’ai presque envie de dire « reste dans ta grotte »).

couv

Normand Baillargeon a écrit un livre qui s’appelle « Petit cours d’autodéfense intellectuelle », qui me semble fort intéressant (je ne l’ai pas encore lu, mais ça ne saurait tarder) (du coup peut-être que je t’en reparlerai) : il t’explique comment sous des dictatures les tirans parviennent à se faire obéir, on y parle comment décrypter les stratégies de langage, ou encore comment ta perception est dirigée.

Sur ce dernier point, il y a ce petit jeu que je t’invite à faire, il est très très démonstratif, tu vas être épaté (peut-être un peu dégouté aussi, mais quelque part, c’est le but)

Mon dieu, ce billet est beaucoup trop long.

….

Y a quelqu’un ? ?

(l’image en en-tête « Tulacru patatcru tétounu danlaru » est de Pierre Di Scullio, un graphiste qui a, entre autre, un travail d’affichage politique dont je te parlerai).

Moderato cantabile

Ou l’histoire qui n’est pas écrite.

Cette nouvelle de Maguerite Duras nous parle en dehors du texte. Etrange ? Je ne te le fais pas dire! Car l’écriture y atteint le paroxysme de la subtilité : nous suggérer, à voix étouffée, dans les silences.

Anne Desbaresdes accompagne chaque vendredi son fils à ses cours de piano, chez mademoiselle Giraud, une enseignante stricte qui oscille entre agacement et désabusement car l’enfant lui manifeste assez explicitement son non-intérêt pour ses leçons : « j’aime pas le piano » (on ne saurait être plus explicite, tu en conviendras..) Alors qu’à bout de nerfs elle tente d’inculquer à l’enfant (oui, l’enfant n’aura jamais d’autre nom, il sera appelé ainsi tout au long de la nouvelle) le principe du moderato cantabile, une agitation venue du café d’en bas retient l’attention de sa mère. Un crime passionnel vient d’avoir lieu et elle descendra en faire le constat :

« une femme était étendue par terre, inerte. Un homme, couché sur elle, agrippé à ses épaules, l’appelait calmement.

-Mon amour, mon amour »

A priori, rien ne nous dit que cet évènement va obnubiler Anne, elle sen détourne en sermonnant son fils d’un « quand même tu pourrais t’en souvenir une fois pour toutes. Moderato, ça veut dire modéré, et cantabile, ça veut dire chantant, c’est facile. » Autrement dit, une parenthèse dans le cours de sa vie, dont elle semble reprendre le fil immédiatement.

Sauf que, Anne retournera sur le lieu du crime, ce café banal, où se retrouvent les ouvriers du chantier naval à la fin de leur journée.

Régulièrement, elle y viendra boire du vin.

A chaque fois, elle y discutera avec un homme, Chauvin.

Ils parleront du crime, de la relation entre la victime et l’assassin, du comment ils en sont arrivés à cette fin tragique…

Des questions, des suppositions entre fascination et …. prétexte. Car si leurs échanges tournent autour de l’assassinat, s’y entremêlent, sans transition aucune, des propos sur la vie même d’Anne (son enfant, sa maison…). Et soudain Chauvin n’est plus une rencontre fortuite, il semble la connaître mieux que l’on supposait.

Par moment, on ne sait plus de quoi ils parlent. Tout se mêle.

Que cherche Anne, qui est Chauvin, quelle est leur véritable relation, le couple passionnel est-il une mise en abyme d’eux mêmes.. ? On suppose, on ressent : sous les apparences de conversations anodines au fond d’un bistrot, rythmées chacune d’elles à l’identique, une tension dramatique se joue, moderato cantabile.